Pour mon billet d’analyse, j’ai choisi de m’intéresser au livre de Franck AMADIEU & André TRICOT s’intitulant « Apprendre avec le numérique. Mythes et réalités, Edition RETZ, 2014 ». Ce livre nous a été proposé en cours sur le numérique par I. MARECHAL, A. DINTILHAC et P. DUPERRAY.

Pourquoi ? Pour deux raisons: Car après étude de la conférence d’André TRICOT sur ce sujet, visible sur Youtube dont le lien ci-après, j’ai pu constater que tous les chapitres du livre n’étaient pas abordés comme le chapitre 6: « Le numérique permet d’adapter les enseignements aux élèves »; ainsi que le chapitre 7: « Le numérique permet de s’adapter aux besoins particuliers des apprenants » ou encore le chapitre 10: « Ça va coûter moins cher ». Il me paraît donc intéressant de ne pas mettre de côté ces autres mythes. De plus, le chapitre 7 est aussi complémentaire avec le billet d’analyse de Charly. Donc, la conférence est aussi intéressante car complémentaire au livre. La seconde raison est que ce livre datant de 2014, offre un regard assez récent sur la question du numérique et les apprentissages et pour reprendre le propos tenu par André TRICOT, dans sa conférence, que je partage, « Nous traversons un bouleversement exceptionnel avec le numérique tout comme cela a été avec l’arrivée de l’écriture puis de l’imprimerie ». Je propose donc de reprendre 3 des 11 chapitres du livre de façon synthétique en essayant de mettre en exergue les points qui me paraissent importants et d’y apporter ma contribution au regard de mon expérience professionnelle.

Dans l’introduction du livre, je trouve assez pertinente la référence des auteurs à la citation de Thomas Edison en 1913 qui répondait à la question: « Quel est votre avis sur la valeur pédagogique du cinéma? » Dans un interview au New York Dramatic Mirror: Thomas Edison répondait: « Les livres seront bientôt obsolètes dans les écoles. Les élèves recevront un enseignement visuel. Il est possible d’enseigner tous les domaines de la connaissance humaine par le cinéma. Notre système scolaire va complètement changer d’ici dix ans. Nous travaillons depuis un certain temps sur les films scolaires. Nous avons étudié et reproduit la vit de la mouche, du moustique, du ver à soie, (…). Nos travaux montrent de façon concluante la valeur des films dans l’enseignement de la chimie, de la physique et d’autres domaines, ce qui rend les connaissances scientifiques, difficiles à comprendre dans les livres, claires et simples pour les enfants ».

Thomas Edison avait peut-être acheté des actions en bourse à Hollywood mais je peux constater cependant que 107 ans plus tard, bien que le cinéma fasse parti des artifices pédagogiques dans l’enseignement, ce 7ème Art n’a pas encore remplacé les livres ni l’enseignement en présentiel. Ni Merlin l’enchanteur ni même Harry Potter n’ont réussi à enseigner les bases des apprentissages primaires et secondaires au travers du cinéma, jusqu’à preuve du contraire. Nous pouvons alors nous poser cette même question au sujet des apprentissages avec le numérique: « Le numérique remplacera-t-il les livres et l’enseignement en présentiel dans les dix ans à venir? ». N’ayant pas de boule de cristal, je ne puis répondre à cette question dans l’immédiat bien que j’exprimerai mon avis en conclusion, toutefois il convient de s’appuyer sur certains travaux pour apporter une réflexion plus sérieuse sur le sujet.

Chapitre 6: « Le numérique permet d’adapter les enseignements aux élèves »:

Le mythe de l’adaptation à l’apprentissage en cours. Les auteurs expliquent que ce mythe était déjà présent dans l’enseignement programmé de Skinner, qui adressait à l’élève un feedback en fonction du caractère correct ou incorrect d’une réponse, selon une approche béhavioriste. Le développement de l’intelligence artificielle appelée « Tuteurs intelligents » ou « l’Intelligence artificielle en éducation » a permis de proposer de nouveaux programmes adaptatifs aux élèves leur permettant d’apprendre en autonomie. Mais l’autonomie a ses limites. Bien que les élèves puissent résoudre des situations grâce au numérique, rien n’indique qu’ils en comprennent le sens et qu’il soit capables d’organiser leur parcours scolaire. Ce mythe s’est accentué avec l’arrivée des MOOCs (Massive Open Online Courses) ou « Cours en ligne massifs et ouverts ».

Une concrétisation très complexe et coûteuse: Pour interpréter intelligemment ce que fait un élève, un tel système a besoin d’un modèle de l’élève très précis; d’un modèle du domaine d’apprentissage très complet et enfin d’un modèle de la façon dont on enseigne ce domaine. Seulement, un manque de théorie sur ce sujet ajouté à la difficulté d’associer ces trois domaines avec celui d’un élève réel, représente un temps non négligeable et donc trop coûteux.

Des adaptations plus modestes: Deux domaines majeurs permettent une réalité plus adaptée: 1) L’évaluation fermée et sommaire permet de répondre à des questions pourvu qu’elles soient fermées et en nombre limité. 2) La recherche d’aide: consiste pour l’élève à aller chercher par lui-même des solutions. Mais des études récentes ont mis en exergue que ce sont les élèves qui en ont le plus besoin qui demandent le moins d’aide. Alors le numérique s’est adapté en proposant même une aide avant que l’élève en ait besoin. C’est une avancée.

Un environnement informatique… et des humains: « Ce n’est pas l’informatique qui porte l’adaptation mais les humains (enseignant et élèves) qui s’en chargent. Les auteurs mettent en avant qu’on ne peut pas dissocier le numérique de la présence de l’enseignant et des apprenants.

Faire varier le guidage: Les auteurs expliquent l’importance de présenter le problème résolu avant de faire travailler l’apprenant sur un même type de problème. Par la suite, avec l’acquisition de connaissances, les apprenants bénéficient davantage de situations d’apprentissage sans guidance.

Pour conclure ce chapitre, les auteurs affirment que bien que le numérique permette des avancées en faveur des apprentissages pour les élèves, ceux-ci restent sommaires et que le numérique ne permet pas de s’adapter de façon autonome à la personne. Des retours simples à des questions simples sont plus efficaces. De nombreux travaux sont encore à réaliser pour ce faire.

Réflexion: En parallèle à ce chapitre, je fais le lien avec une situation vécue dernièrement sur mon lieu de travail. J’observais un adulte en situation de handicap souffrant de la maladie de Korsakov, entraînant par ailleurs des troubles importants de la mémoire. Afin de l’aider à exercer sa mémoire, un professionnel lui avait remis une tablette numérique présentant le jeu de « memory » dont il s’agit de repérer deux mêmes images en les touchant du doigt afin de les associer et les faire disparaître pour marquer 1 point. J’observe alors la personne jouer et je constate alors que la personne s’est vite découragée face à la non réussite. Quelle solution et/ou proposition, le logiciel éducatif lui a-t-il alors proposé? Aucune. Alors après quelques secondes de réflexion, j’ai accompagné la personne à se remotiver et poursuivre son jeu avec plaisir. Ceci montre bien la limite du numérique et que l’adaptation de l’enseignement à la personne, dans cette situation, est loin d’être acquise.

Chapitre 7: « Le numérique permet de s’adapter aux besoins particuliers des apprenants »:

Le mythe de l’adaptation aux élèves à besoins particuliers: Deux branches de l’informatique se sont intéressés à cette question: 1°) Le domaine de l’interaction entre humain et machine, plus spécialement centré sur les handicaps moteurs et sensoriels, où l’on essaie de concevoir des technologies qui compensent ou contournent le handicap. Exemple avec les prothèses. 2°) Le domaine de l’informatique pédagogique, plus spécifiquement centré sur les troubles de l’apprentissage, où l’on tente d’améliorer l’apprentissage ou de compenser le trouble. Exemple avec certains logiciels sur le décodage émotionnel.

Des études auprès des enfants aveugles: Les auteurs relatent que de nouveaux outils numériques associant les images à des bandes sonores favoriseraient les apprentissages. Ou encore les synthèses vocales associées au Braille ou enfin la réalité augmentée qui a prouvé que les apprentissages étaient plus opérants que si la personne se situait dans un environnement naturel. Banf & Blanz en 2013 ont développé un système permettant de sonoriser des images sur des tablettes numériques. Ainsi, en touchant l’image, une information sonore simple ou élaborée sur le contenu est transmise à l’apprenant.

Une étude auprès de personnes en situation de handicap moteur: adapter les claviers. Des claviers virtuels permettent aujourd’hui une meilleure adaptation pour la personne avec handicap moteur, réduisant la fatigue par exemple. Cependant, les auteurs observent souvent le même phénomène, celui de l’organisation du temps, de l’espace, les ressources disponibles, la formation des professionnels, les valeurs des usagers, faisant parfois obstacle à l’intégration de ces solutions.

Une technologie pour apprendre à reconnaître les émotions: Les auteurs s’appuient sur des études de Baron-Cohen, Golan & Ashwin en 2009, menées auprès d’enfant avec Troubles du Spectre Autistiques et d’autres enfants sans trouble. Le support d’apprentissage qui était un programme d’ordinateur sur DVD, entraînait l’enfant à reconnaître les émotions. Les résultats furent significatifs.

Un exemple d’écran du logiciel Play-on: exercice de discrimination phonétique

La technologie au service des élèves dyslexiques: Apprentissage de la lecture. L’équipe d’Annie Magnan et Jean Ecalle à Lyon, a produit un ensemble de résultats très encourageants. Leurs travaux ont notamment montré qu’un système qui permet un entraînement audiovisuel à la reconnaissance et à la segmentation des sons et aux contrastes vocaux pouvait améliorer la reconnaissance des mots écrits et donc à la lecture. Cette équipe utilise le logiciel « Play-on ».

Les auteurs concluent ce chapitre en disant qu’il ne suffit pas aux apprenants de s’entraîner et répéter les exercices mais que c’est aussi en comprenant, en conceptualisant, en explorant, en découvrant, en prenant conscience, que les apprentissages seront encore plus opérants.

Réflexion: pour faire lien avec la conclusion des auteurs, je me réfère également à une expérience professionnelle auprès d’un adulte avec TSA qui peine à faire des pauses entre chaque bouchées alimentaires lors des repas. Il souffre d’un besoin de « remplissage » au risque d’être victime d’une fausse route dans la cas le plus grave ou à moindre coût de souffrir de troubles digestifs. Alors, la technologie numérique est venue en aide à cette personne et le mérite revient à l’ergothérapeute qui a mis en place une fourchette électronique. Il s’agit d’un couvert qui vibre à espace régulier entre chaque bouchée. Ceci pour développer son autonomie autour du repas. Mais ceci ne suffit pas si la personne n’y a pas mis de sens et n’a pas compris l’intérêt. Alors la fourchette électronique a l’avantage d’être reliée à une mémoire interne et un port USB permet de suivre l’évolution sur écran numérique après chaque repas par le biais d’une courbe. Ainsi, un échange avec la personne lui permet de mieux comprendre et d’accepter la démarche éducative et d’être mieux accompagnée au fil du temps. Mais encore faut-il que le personnel soit formé et cela demande du temps et beaucoup d’argent…

Chapitre 10: « Ça va coûter moins cher »: le mythe de la baisse des coûts et de la gratuité:

Les auteurs avancent que certains simulateurs numériques ont eu un effet bénéfique en terme de sécurité et de coût de formation comme par exemple avec les simulateurs de vols qui ont émergé durant les années 1940. Mais cela aussi a ses limites. Il disent aussi qu’il a fallu apprendre à concevoir des environnements numériques de formation, avec une idée précise de ce que l’on pouvait y faire, et ne pas y faire. On s’est rendu compte que ce travail de conception, long, minutieux, exigeant, revenait extrêmement cher.

« Un accès gratuit à des contenus qui ont un coût ». Les auteurs concluent ce chapitre en disant que certains contenus de e-learning sont gratuits mais que derrière ces outils il y a une somme de travail non négligeable et que tôt ou tard, il faudra payer les concepteurs. Donc quid de la durée de vie de la gratuité?

Réflexion: Toujours au sein de ma profession, nous avons voulu faire l’achat de tablettes numériques au bénéfice des adultes en situation de handicap afin de développer des apprentissages. En l’absence de budget, il nous a fallu répondre à un appel à projet auprès de la fondation d’un grand groupe de télécommunication qui nous proposait un don selon la recevabilité et le coût de notre projet. Nous étions trois professionnels pour construire ce projet. J’ai évalué à environ 30 heures de travail au total pour nous trois pour construire ce projet, de son étude de faisabilité, à sa conception et sa production. Nous avons obtenu un budget de 5500 €. Ce travail est inclus dans nos heures de travail global, mais par cet exemple, j’ai voulu illustrer que derrière quelque chose qui peut paraître gratuit, il y a toujours un contribution financière et humaine.

Pour conclure: En écrivant ce billet d’analyse, j’ai appris beaucoup de choses que j’ai cherché à partager par le biais de notre blog et j’y ai pris certes beaucoup de plaisir. Mais au fond, je me pose la question suivante: « Combien de temps serais-je capable d’apprendre en autarcie par le biais du numérique. La période de restriction sociale que nous traversons en cette période de « guerre virale » contre le Covid-19 nous amène à changer nos habitudes et à explorer davantage ce que le numérique peut nous offrir. C’est une bonne chose mais ne manque-t-il pas une pièce essentielle de ce beau puzzle qu’est notre vie, celle que nous savons partager? Je postule pour apprendre avec le numérique et je trouve la recherche de ces deux auteurs très intéressante car elle m’amène à ne pas oublier que le présentiel a aussi sa place aux côté du numérique. Le numérique va de paire avec un échange social vivant et humain. J’en suis convaincu.

Laisser un commentaire